Kari gosse breton : le curry de Lorient et ses dosages
Cuisine bretonne

Kari gosse breton : le curry de Lorient et ses dosages

Par Soizic Tanguy 2 octobre 2026 9 min de lecture

L'essentiel
Le kari gosse breton est un curry né à Lorient, mis au point par un pharmacien, monsieur Gosse, dans la seconde moitié du XIXe siècle. Il assemble dix épices déclarées, dont le curcuma, le girofle, le piment et le fenugrec, mais son dosage reste un secret de famille. Plus relevé qu'un curry doux, il se dose à la pointe de couteau : environ 2 g pour un kilo de moules ou une sauce de quatre couverts.

Le kari gosse breton, c’est le curry du pays de Lorient : une poudre jaune orangé, vendue en petit flacon, qui relève les moules, la lotte et les Saint-Jacques depuis plus d’un siècle. On en met peu, toujours. Dans ma cuisine du Finistère, il a remplacé le curry du commerce le jour où j’ai compris qu’il fallait le chauffer trente secondes dans le beurre avant de mouiller.

Qu’est-ce que le kari gosse ?

C’est un mélange d’épices en poudre, de la famille des currys, propre au Morbihan. Il porte le nom de son créateur, un pharmacien de Lorient, et le mot « kari », emprunté au tamoul, désigne en Inde du Sud un plat ou une sauce épicée. Rien de breton dans les ingrédients, donc. Tout est breton dans l’usage.

Le flacon ressemble à un pilulier de pharmacie, et ce n’est pas un hasard : pendant des décennies, on l’a acheté au comptoir de l’officine, entre le sirop pour la toux et les pastilles. Il se vend encore surtout entre Lorient et Vannes, dans quelques pharmacies et épiceries fines, ce qui explique pourquoi un Rennais ou un Brestois peut très bien ne jamais en avoir vu.

De la Compagnie des Indes à l’officine lorientaise

Lorient doit son nom et sa naissance à la Compagnie des Indes orientales, qui y installe son chantier en 1666. Pendant tout le XVIIIe siècle, les navires y déchargent poivre, cannelle, girofle, thé et cotonnades. La ville vit au rythme des ventes de la Compagnie, et les épices font partie du paysage bien avant l’invention du kari.

Le mélange lui-même vient plus tard. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, monsieur Gosse tient une pharmacie au 70, rue du Morbihan, l’actuelle rue du Maréchal-Foch. Il compose une poudre inspirée des currys rapportés des comptoirs de l’Inde et la vend sous son nom. L’officine et la recette passent ensuite à un certain Poirou, puis, en 1907, à la famille Pouëzat, dont les descendants préparent toujours le mélange, aujourd’hui à Auray.

Pavillons Gabriel et tour de la Découverte dans l'enclos du port de Lorient, ancien site de la Compagnie des Indes
L’enclos du port de Lorient, berceau de la Compagnie des Indes : les pavillons Gabriel et, au fond, la tour de la Découverte. Photo : user:XIIIfromTOKYO, CC BY 3.0, via Wikimedia Commons.

Une légende tenace prête la recette à un marin de la Compagnie sauvé de la noyade. Les dates ne collent pas : la Compagnie avait disparu bien avant l’officine de monsieur Gosse. La marque, elle, est protégée à l’Institut national de la propriété industrielle.

Frise chronologique du kari gosse, de la fondation de Lorient en 1666 à la fabrication actuelle à Auray
Cinq repères pour situer le kari gosse, du chantier de la Compagnie des Indes à la préparation actuelle en pays d’Auray.

Dix épices déclarées, un dosage tenu secret

La liste des ingrédients est connue. Les proportions, non. Voici les dix épices annoncées, avec le rôle que chacune joue dans l’assiette, tel que je le perçois en cuisinant.

Épice Ce qu’elle apporte Ce qu’on remarque
Curcuma la couleur jaune orangé tache le beurre et la crème en quelques secondes
Coriandre le fond, rond et citronné adoucit l’ensemble
Cumin la note chaude, un peu terreuse brûle vite au-delà de 30 s à feu vif
Fenugrec l’odeur typique de curry légère amertume si on force la dose
Piment rouge le piquant monte en fin de bouche
Poivre la chaleur immédiate se sent dès la première bouchée
Gingembre la fraîcheur piquante réveille les coquillages
Girofle la note boisée, presque médicinale domine si le mélange est trop chauffé
Cannelle une rondeur sucrée discrète, on la devine
Cardamome un parfum frais et floral se perd à la cuisson longue
Les dix épices déclarées du kari gosse. Les proportions exactes ne sont pas publiées.

Le girofle et le piment sont les deux marqueurs. Le premier donne ce petit goût d’officine que les Lorientais reconnaissent les yeux fermés, le second explique la réputation de mélange « qui pique ». C’est aussi le duo qui fait merveille sur un homard bleu cuit à la nage, nappé d’une sauce au beurre à peine relevée.

Kari gosse ou curry : ce qui change en bouche

Un curry doux de supermarché mise sur le curcuma et la coriandre. Le mélange lorientais est plus serré, avec ce girofle bien présent et un piment qui se sent. Il pique davantage, sans rien de comparable avec un piment fort.

Autre différence, l’usage. Le curry sert souvent de base à un plat mijoté longtemps. Le curry breton s’emploie en assaisonnement de fin de cuisson, au contact d’un corps gras, sur des produits qui cuisent en quelques minutes. À volume égal, l’un ne remplace pas l’autre.

Doser le kari gosse plat par plat

Les quantités ci-dessous sont celles que j’applique pour quatre personnes. Une cuillère à café rase de kari gosse pèse environ 2 g ; une pointe de couteau, à peu près 0,3 g.

Plat Quantité de produit Kari gosse Moment
Moules à la crème 2 kg de moules 1 c. à café rase (2 g) 30 s dans le beurre, avant le cidre
Lotte en sauce 800 g de lotte parée 1/2 à 1 c. à café dans la crème, 2 min avant la fin
Saint-Jacques poêlées 12 noix 1 pointe de couteau par 3 noix dans le beurre de déglaçage
Homard ou langoustines 2 homards ou 1 kg de langoustines 1/2 c. à café dans la sauce, hors du feu
Pommes de terre sautées 1 kg 1/2 c. à café en fin de cuisson, avec le beurre
Mayonnaise 1 jaune d’œuf 1 pointe de couteau à froid, en fin de montage
Repères de dosage pour quatre couverts, à ajuster selon la fraîcheur du flacon.

Le geste qui change tout : faire revenir le kari gosse quelques secondes dans le beurre demi-sel chaud, pas plus de trente. Les arômes s’ouvrent, le curcuma colore le gras. Au-delà, le cumin et le girofle tournent à l’amer. Pour le choix du beurre, voyez ce qui distingue vraiment le demi-sel du beurre salé.

Sur les Saint-Jacques, la règle est inverse : la noix ne doit jamais toucher la poudre à sec. On la saisit, on la retire, puis le kari gosse va dans le beurre de déglaçage. La base de la sauce reste celle de la coquille Saint-Jacques à la bretonne, à laquelle on ajoute seulement la pointe de couteau.

Les moules au kari gosse, version crêperie

C’est le plat qui fait connaître le mélange. Pour quatre personnes, comptez 25 minutes.

  • 2 kg de moules de bouchot
  • 2 échalotes
  • 30 g de beurre demi-sel
  • 1 cuillère à café rase de kari gosse (2 g)
  • 15 cl de cidre brut
  • 20 cl de crème fraîche épaisse
  • quelques brins de persil plat
  1. Grattez et rincez les moules à l’eau froide. Jetez celles qui restent ouvertes quand on tapote la coquille.
  2. Faites suer les échalotes ciselées dans le beurre, 3 minutes à feu moyen, sans coloration.
  3. Ajoutez le kari gosse et remuez 30 secondes.
  4. Versez le cidre et portez à ébullition.
  5. Ajoutez les moules, couvrez, laissez 5 à 6 minutes à feu vif en secouant la cocotte deux fois.
  6. Retirez les moules ouvertes, faites réduire le jus 3 minutes, ajoutez la crème et laissez bouillonner 1 minute.
  7. Nappez, parsemez de persil, servez aussitôt.

Le même principe vaut pour une cotriade de fin de semaine : une demi-cuillère dans le bouillon, et la soupe des pêcheurs prend une autre allure.

Où le trouver, et par quoi le remplacer ?

Le flacon se vend surtout dans les pharmacies et quelques épiceries du pays de Lorient, d’Auray et de Vannes. Hors du Morbihan, il est rare. La production reste artisanale et familiale, et le flacon s’achète souvent en souvenir, ce qui le rend parfois difficile à trouver en été.

À défaut, un mélange de dépannage approche son profil sans prétendre le copier. Pour 20 g de poudre :

  • 6 g de curcuma et 4 g de coriandre moulue ;
  • 2 g de cumin et 2 g de gingembre en poudre ;
  • 1,5 g de poivre noir et 1,5 g de piment rouge ;
  • 1 g de fenugrec et 1 g de cannelle ;
  • 0,5 g de cardamome et 0,5 g de clou de girofle moulu.

Mélangez au fouet dans un bol sec et goûtez sur une cuillère de crème tiède. Ce n’est pas l’original, mais sur une soupe de poisson bretonne ou des moules, la parenté se sent.

Garder son parfum une fois le flacon ouvert

Une épice moulue ne se gâte pas, elle s’éteint. Le flacon se garde bien fermé, à l’abri de la lumière et loin de la plaque de cuisson, où la chaleur et la vapeur l’abîment. Comptez environ un an pour un parfum intact après ouverture. Passé ce délai, augmentez la dose d’un tiers plutôt que de jeter.

Jamais de cuillère humide dans le flacon : la poudre s’agglomère en quelques jours.

Le kari gosse, c’est piquant ?

Oui, un peu plus qu’un curry doux, à cause du piment rouge et du poivre. Le piquant reste modéré à la dose habituelle, une cuillère à café rase pour 2 kg de moules. Il se renforce si l’on en remet en fin de cuisson sans le chauffer.

Peut-on remplacer le kari gosse par du curry classique ?

Oui, en dépannage. Prenez un curry doux et ajoutez une petite pincée de piment et de girofle moulu pour retrouver ses deux marqueurs. Gardez la même méthode : quelques secondes dans le beurre chaud avant de mouiller.

Combien de temps se conserve le kari gosse ?

Il ne devient pas dangereux, mais il perd son parfum. Bien fermé, à l’abri de la lumière et de la chaleur, il garde l’essentiel de ses arômes environ un an après ouverture. Au-delà, il faut augmenter un peu la dose.

Le kari gosse convient-il aux enfants ?

Oui, à dose réduite. Pour une tablée avec des enfants, divisez la quantité par deux et ajoutez la crème avant le mélange d’épices : elle arrondit le piquant. Évitez d’en saupoudrer à cru sur l’assiette.

Pourquoi le kari gosse se vend-il en pharmacie ?

Parce qu’il est né dans une officine. Son créateur, monsieur Gosse, était pharmacien à Lorient, et la tradition de le vendre au comptoir s’est maintenue, avec un flacon qui rappelle encore les piluliers d’autrefois.

Si vous rapportez un flacon du Morbihan, commencez par les moules : la recette ci-dessus, à 2 g pour 2 kg, donne la mesure exacte du mélange. Notez sur l’étiquette la date d’ouverture. Puis passez aux Saint-Jacques, et vous saurez en deux repas quelle dose vous convient.

Source

Revue d’histoire de la pharmacie, 2010, « Du kari en officine », sur l’officine de monsieur Gosse, rue du Morbihan à Lorient, et la reprise de la recette par la famille Pouëzat en 1907, via le portail Persée, consulté le 2 octobre 2026.

Soizic Tanguy

Soizic Tanguy

Quinze ans en cuisine dans une crêperie du Finistère avant de tenir ce carnet. Elle teste chaque recette chez elle, avec le matériel que tout le monde a.

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